Interview de Derek Trucks

Jeudi dernier après midi, j’étais convié à rencontrer Derek Trucks backstage et juste avant la balance de son groupe, le Derek Trucks Band à l’Alhambra (une salle parisienne sympa d’ailleurs, que je ne connaissais pas et qui se trouve à deux pas de République).

Derek m’a reçu pendant 20 bonnes minutes pendant lesquelles nous avons parlé de guitares, de matériel et de technique, de la vie en tournée, des Allman Brothers et de sa vie de famille.

Je tiens à remercier SONY MUSIC pour nous avoir offert cette opportunité (et nous sommes totalement ouverts à d’autre de ce genre !!) et Yann Armellino (qui est également un excellent guitariste) pour sa gentillesse et son efficacité dans l’organisation de la rencontre.

BQG : Comment as-tu appris à jouer de la guitare ?

Derek Trucks : Beaucoup en écoutant et en jouant par-dessus les disques que mes parents possédaient à la maison. Les vieux albums des Allman Brothers, Derek and the Dominos, Elmore James, c’était le genre de musique que j’ai d’abord écouté. Mon père jouait un peu alors j’ai aussi appris un peu avec lui. Il avait aussi des amis dans des groupes de blues locaux, alors je trainais un peu avec eux à Jacksonville (ndlr : en Floride). A 9 ou 10 ans, j’ai commencé à faire des tournées avec ces groupes. Beaucoup des morceaux étaient repiqués à l’oreille ou en regardant les gens jouer.

BQG : A l’ancienne quoi en jouant par dessus les disques ?

DT : Oui, c’est ça

BQG : Donc tu es un autodidacte ?

DT  : Il y a bien eu quelques professeurs de temps à autre, mais principalement oui.

BQG : Une autre question de nos lecteurs est pourquoi le choix de la Gibson SG

DT  : J’ai toujours aimé le son Gibson. Mais pour un garçon de 10 ans, une Les Paul est trop lourde. La SG était donc un juste milieu. En plus, j’avais vu des photos de Duane Allman jouant d’une SG et j’ai trouvé que c’était une superbe guitare. Il y avait quelquechose avec cette guitare.

BQG : Les Allman Brothers sont une grosse influence.

DT  : Oui, la plus grande et la plus ancienne.

BQG : Tu sembles ne jouer que sur une seule guitare, la SG avec le Vibrola, est-ce vrai ?

DT  : Depuis quelques temps, je joue de plusieurs guitares différentes de temps en temps, mais 99% de ce que je joue, je le joue sur la SG. Il y a une Silvertone que je sors pour une ou deux chansons, une vieille Firebird qui est sympa à jouer, mais je reviens toujours à la SG. C’est la maison.

BQG : Alors tu n’es pas un collectionneur.

DT  : Non, j’en possède quelques unes qui sont sympas, récupérées au fil des années, mais non, je ne suis pas un collectionneur.

BQG : Est-ce que tu tournes avec ces guitares ?

Derek Trucks : Certaines oui, mais les plus sympa doivent rester à la maison, pour éviter de disparaître en tournée.

BQG : J’ai lu que certains de tes amplis avaient été volés il y a quelques temps.

Derek Trucks : En fait toute la remorque, avec tout le matériel à l’intérieur, batterie, B3, tout le matériel utilisé sur scène a été volé il y a 4 ou 5 ans. Nous en avons retrouvé une petite partie, mais la majorité a juste disparu. On doit être prudent sur la route.

BQG : Oui, garder tout dans le même camion …

Derek Trucks : C’est flippant. Mais nous avions la chance d’avoir pris à cette époque une assurance, qui nous a remboursé, pas en totalité, mais c’était suffisant. Trois ans plus tôt, si ça nous était arrivé, je ne sais pas ce que nous aurions fait. Probablement obligés de repartir de zéro. En tant que musicien, tu as peut être une voiture, tu loues une maison ou si tu as de la chance tu achètes une maison, mais la plus grande partie de tes biens sur cette terre, c’est ton matériel. Alors quand ça disparaît, c’est un mauvais jour.

BQG : Quand votre matériel a été volé, vous avez annulé des dates ?

Derek Trucks : Non, on s’est remis en selle tout de suite. L’histoire s’est propagée et grâce à internet dès le lendemain, on nous prêtait des amplis et du matériel. Les gens se sont mobilisés, nous avons eu de la chance.

Derek Trucks band live

BQG : A la maison, ou en tournée, joues-tu de l’acoustique ?

Derek Trucks : Oui, j’ai une vieille National Steel que je joue beaucoup quand je suis à la maison. J’ai aussi de vieille acoustiques, des Harmony des 60’s, des vieilles guitares acoustiques bien « funky », qui sonnent bien et sont marrantes à jouer. Oui, j’aime jouer de la guitare acoustique, mais je n’ai pas encore trouvé de bonne manière de les reprendre sur scène. Je suis tellement habitué à la manière dont la SG et les Super Reverb projettent, alors quand on a affaire à des mauvais retours ou une mauvaise sono, ça peut être problématique.

BQG : Joues-tu en accordage standard et en open tuning ?

Derek Trucks : Principalement en Open de Mi, très rarement en accordage standard. Je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai joué sur scène en accordage standard. J’ai réappris tout l’instrument avec cet accordage.

BQG : Utilises-tu quand même d’autres opens que celui de Mi ?

Derek Trucks : Parfois, un open de Sol ou de Ré pour certaines chansons, avec un capo pour transposer.

BQG : Donc toutes tes guitares sont en open de Mi

Derek Trucks : Oui. Parfois, des amis ou des musiciens viennent à la maison, et dans le studio il y a des guitares partout, mais elles sont toutes en open de Mi. Et ils me disent, je ne peux jouer sur aucune !!

BQG : Ca n’est pas très sympa quand même.

Derek Trucks : Oui il faudrait que j’en réaccorde certaines, les « guitares invités ».

BQG : En parlant du studio, tu as fait construire un studio chez toi ? Le dernier album, « Already Free », a-t-il été complètement enregistré dans ce studio ?

Derek Trucks : Oui. Nous avons tout enregistré là. Nous l’avons construit sur notre propriété, mais il est séparé de la maison. Il faut ouvrir la porte de derrière et marcher un peu. En fait, comme nous avons des enfants, c’est bien que ce soit des bâtiments séparés. C’est vraiment bien d’avoir un studio là bas. Etre à la maison avec femme et enfant et pouvoir enregistrer en étant productif, c’est vraiment bien.

BQG : Vous êtes souvent à la maison ?

Derek Trucks : (mort de rire) non.

BQG : J’ai lu que vous faisiez 300 concerts par ans.

Derek Trucks : Oui c’est arrivé une ou deux fois, quand on est très occupés. Mais les enfants grandissent et une des raisons de la construction du studio est de pouvoir rester un peu en retrait et ne plus tourner autant. Ils sont à un âge ou ils ont besoin que je sois à la maison. Je partirai toujours en tournée, mais pas autant qu’avant.

BQG : Il faut dire que tu es un homme occupé, Eric Clapton, les Allman Brothers, le Derek Trucks Band.

Derek Trucks : Et le groupe avec mon épouse. C’est du plein temps, mais tu dois prioritiser. Mes enfant sont à l’école maintenant et je ne peux plus les emmener en tournée, donc je dois changer la manière dont je tourne.

BQG : Ils ont quel âge ?

Derek Trucks : 7 et 4 ans. Mon fils est en first grade et ma fille est dans une école Montésori. Alors désormais il faut s’organiser pour être à la maison … plus souvent être à la maison (rires).

BQG : C’est important pour les enfants.

Derek Trucks : Oui c’est la clé.

BQG : J’ai vu que récemment tu as commencé à utiliser les amplis PRS (bien que je ne les ai pas vu sur scène).

Derek Trucks : Oui, avec les Allman Brothers j’utilise les PRS. J’utilise les Super (ndlr : Super Reverb) pour mon groupe. C’est un ampli qui sonne très bien. Avec les Allman Brothers, je ne peux pas utiliser mes Super Reverb parce que ça joue beaucoup trop fort pour eux (ndlr : et pourtant ils projettent déjà pas mal les Super Reverb surtout en couple !!!). J’avais besoin de quelquechose pour rester dans la course et j’ai essayé beaucoup d’amplis différents. Ca a pris pas mal de temps de trouver un son avec lequel je me sente à l’aise avec les PRS. Ils se font entendre même avec les batteurs et toutes les choses qu’on peut faire avec les Allman Brothers. Ils sont tout de même assez subtils, même si je baisse le volume de la guitare, je peux quand même jouer des rythmique, le son ne devient pas sourd. Je l’aime bien, c’est un ampli polyvalent et je commence à être vraiment à l’aise avec lui.

BQG : As-tu dû adapter ton jeu ou bien il est juste plus fort qu’un de tes Super Reverb ?

Derek Trucks : C’est un peu un hybride entre mes Super et un Marshall 4×12 et c’est ce que je recherchais.

BQG : Est-ce que tu as joué un rôle dans la réalisation des amplis PRS ?

Derek Trucks : Il (ndlr : Paul Reed Smith) amenait beaucoup de prototypes, qu’il modifiait et on lui disait lesquels sonnaient le mieux. J’étais impliqué dans le fait de faire sonner bien et pour mon jeu les amplis que j’utilise. Mais ça, il le sent naturellement, il est doué pour ça quand il te ramène des guitares et des amplis à tester. Il sait avec quoi avancer.

BQG : As-tu essayé des guitares PRS également ?

Derek Trucks : Oui, il m’en a apporté de vraiment belles au cours des années. Ce sont vraiment de bonnes guitares. Elles sonnent de manière totalement originale et je les ai un peu utilisées sur le disque d’ailleurs. Mais je suis tellement une créature d’habitudes et je connais tellement bien la SG que je n’ai même plus besoin de réfléchir. Alors qu’avec une Les Paul ou une PRS ou une Strat, … même si c’est la meilleure de la terre … (rires), je dois juste me sentir bien avec la guitare.

BQG : Pour toi la meilleure guitare du monde est la SG.

Derek Trucks : Oui, je suis comme à la maison avec, je n’ai besoin de penser à rien.

BQG : La plupart du temps, tu joues aux doigts, est-ce que ça t’arrive d’utiliser un médiator ?

Derek Trucks : Je l’ai fait en studio pour certains sons de rythmiques sur une acoustique, mais en live ça ne m’arrive jamais.

BQG : Vous avez joué avec les Allman Brothers 15 concerts de suite en 15 jours au Beacon Theater. Comment c’est finalement, au lieu de faire une ville par jour, de rester pendant 15 jours au même endroit ?

Derek Trucks : Finalement, c’est assez agréable de défaire la valise complètement !! (rires) C’est un trip différent, c’est sûr. Le Beacon à New York City, c’est un point de ralliement pour les Allman Brothers. Ils y ont fait 188 concerts sold out de suite tout au long des années. Le public connaît le groupe et ça nous pousse à jouer différemment tous les soirs. On change la set list car c’est souvent les même têtes que l’on retrouve au 1er rang. Et cette année nous avons eu beaucoup de prestigieux invités : Taj Mahal, Buddy Guy, Johnny Winter, Eric Clapton. C’était une incroyable série de concerts.

BQG : La set list était-elle totalement différente tous les soirs ou y avait-il un noyau de chansons ?

Derek Trucks : Nous avons parfois fait 2 ou 3 shows sans nous répéter.

BQG : Vous adaptiez la set list aux invités de chaque concert ?

Derek Trucks : Oui, nous avons pensé bien en avance à ça, car avec des invité différents tous les soirs, parfois nous apprenions une de leurs chansons, parfois c’était l’inverse. Warren Haynes (ndlr : deuxième guitariste émérite des Allmann Brothers) et moi nous faisions la set list plusieurs jours à l’avance, comme ça nous étions sûrs de ne pas nous répéter et de savoir exactement qui jouerait quelle chanson. C’était un casse tête à organiser, à essayer de tout mettre en place …

BQG : Oui entre Eric Clapton et Taj Mahal, on ne parle pas du même type de blues par exemple.

Derek Trucks : Le groupe est tellement polyvalent qu’il peut jouer tellement de styles différents. On jouait vraiment de manière naturelle, Statesboro Blues avec Taj Mahal et les chansons de Derek & the Dominos avec Eric. Le groupe est vraiment à l’aise dans toutes les situations.

BQG : Est-ce qu’une tournée des Allman Brothers est prévue en France ou en Europe prochainement ?

Derek Trucks : Je ne sais pas si le groupe viendra jusqu’ici. On l’a fait une ou deux fois, mais je n’en sais vraiment rien, mais ça me plairait.

BQG : Je pense que vous ne le regretteriez pas vous avez beaucoup de fans en France.

Derek Trucks : J’en parlerai.

BQG : Comment as-tu rencontré Eric Clapton ?

Derek Trucks : Grâce à Doyle Bramhall (ndlr : le 2nd guitariste d’Eric Clapton, gaucher et jouant sur strat) qui lui a parlé des enregistrements mon groupe, et il m’a appelé pour travailler sur le disque de JJ Cale. En fait, on a du se rencontrer il y a 12 ans de ça. J’étais invité par Chuck Leavell (ndlr : Clavier de Clapton), mais il ne doit probablement pas s’en souvenir, donc la première fois c’était sur ce disque de JJ Cale. Et puis il m’a demandé de faire la tournée avec lui. C’était un honneur et ce fut une très bonne tournée, vraiment super de tourner et de jouer avec lui.

BQG : Tu tournes toujours avec Eric ?

Derek Trucks : Non, je l’ai juste fait pendant un an. C’était très amusant et je le remercie de cette opportunité, mais il n’y a pas assez de jours dans une année (rires). Je suis avec les Allman Brothers depuis 10 ans maintenant et j’ai de la loyauté envers ce groupe. Je ne peux pas « inverser les postes ». En plus, j’ai mon groupe et ma femme et mes enfants, on arrive déjà à une année complète.

Derek Trucks band soundcheck

BQG : Tu ne pouvais pas choisir entre Eric Clapton et ta femme !!!

Derek Trucks : Non, non ce ne serait pas une bonne bataille.

BQG : En parlant de Susan, quand vous êtes à la maison, comment organisez vous vos journées ? Vous êtes tous les deux des guitaristes professionnels ayant rencontré le succès, avec les tournées, les enfants, le studio dans l’arrière cour, comment faites-vous ?

Derek Trucks : En général, quand nous sommes à la maison, on s’occupe des enfants et c’est « family time », surtout si nous ne sommes là que pour 2 ou 3 jours. Si c’est une plus longue période, alors mon groupe ou le sien peut venir répéter, ou enregistrer. Quand c’est entre deux dates, on se concentre sur les devoirs, les matchs de baseball de mon fils ou la danse de ma fille. C’est leur moment ce moment là.

BQG : Donc ils restent aux Etats Unis quand tu pars en tournée ? C’est Susan qui est là bas ?

Derek Trucks : Oui c’est Susan qui est avec les enfants en ce moment. Je rentre demain et c’est elle qui repart, et c’est moi qui serais avec les enfants. Parfois, c’est ma mère qui les garde quand nous sommes partis tous les deux. En juillet, nous revenons en Europe et les enfants viendront avec moi, tourner un petit peu.

BQG : Ce sont les vacances.

Derek Trucks : Exactement, pas d’école, ils sont libres.

BQG : Ca doit être sympa pour eux de voyager à travers l’Europe.

Derek Trucks : Ils ont déjà pas mal voyagé pour des gamins de 4 et 7 ans (rires).

BQG : Vous tournez dans le monde entier ou seulement l’Amérique du nord et l’Europe ?

Derek Trucks : On a fait le Japon encore cette année. On fait, il y a un certain temps, l’Amérique du sud. On n’a pas fait en fait beaucoup d’autres pays que le Japon en Asie. Mais j’adorerais. On a tourné en Australie aussi.

BQG : Vous êtes déjà allé en Afrique ?

Derek Trucks : Non pas encore, mais je signe tout de suite.

BQG : L’Inde ?

Derek Trucks : Non plus. Ces deux là sont sur la liste.

BQG : Tu adores la musique indienne et j’ai lu que tu avais suivi des cours dans une école de musique indienne.

Derek Trucks : Ah oui, l’école Ali Akbar à San Rafael en Californie.

BQG : C’est une influence qu’on entend souvent dans ton jeu, mais j’ai aussi vu que tu adorais le jazz, mais c’est quelquechose qu’on ne retrouve pas dans ta musique. Est-ce que c’est intentionnel ?

Derek Trucks : Oui, tout ça t’influence, mais ne dois pas nécessairement être évident. Quand on joue …. en live (ndlr : désolé je ne retrouve pas le titre de la chanson, si une bonne âme jazzistique la reconnaît, qu’elle me le dise et je rectifie la transcription.), c’est différent de l’enregistrement d’un album. Quand on fait une version de 20 minutes de « My Favourite Things » à la Coltrane, ça n’a aucun sens de la mettre sur un album, en tous les cas sur un album tel que nous pouvons en enregistrer. Cela n’irai pas de mettre un instrumental de 20 minutes en plein milieu du disque, tu vois. C’est vraiment une influence et pour pas mal des gars du groupe, c’est ce qu’ils ont joué au fil des années en grandissant en tant que musicien (ndlr : je confirme que pendant le concert qui a suivi, ils ont fait un instru jazz peut être pas de 20 mn, mais les musiciens sur scène se sont bien lâchés et ils étaient tout à fait à l’aise).

BQG : Est-ce qu’il y a dans les cartons un disque avec d’autres slide guitaristes ?

Derek Trucks : J’adorerai faire ce genre de choses, mais en fait je n’y ai jamais vraiment pensé en tant que disque de slide. Mais on ne sait jamais. Je crois qu’Elvin Bishop a fait quelquechose de similaire. Il m’a invité à jouer sur un morceau et c’était vraiment une bonne expérience.

BQG : Je ne connaissais pas Elvin Bishop avant cette année et c’est un très bon guitariste.

Derek Trucks : Oui un très bon guitariste et quelqu’un de très gentil également.

BQG : Et bien, je crois que c’est tout.

Derek Trucks : Ravi de t’avoir rencontré, c’était un plaisir.

BQG : Merci beaucoup.

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